jueves, 26 de abril de 2018

PITOUTCHI (UN CHATON HÉROÏQUE)

XVII -Pitoutchi


Pitoutchi... Pourquoi pas Minet, comme un honnête chat d'intérieur? Pourquoi pas Poussy, ou Minou — comme s'appelle un chat enfin?
Voici : il faut savoir d'abord que Pitoutchi n'est pas un chat comme un autre. Sa belle fourrure blanche à taches grises, dont il est fier, lui donne, il est vrai, les espèces et apparences d'un chat : mais Pitoutchi n'a pas l'âme d'un chat. Les chats ne manquent pas, mon Dieu, en ce bas monde : il y en a assez, dans les chambres chaudes, dans les gouttières, la nuit ; méme aux tranchées, il y a des chats de toutes couleurs. Mais il n'y a qu'un Pitoutchi.
Et puis Pitoutchi n'est pas baptisé : il n'a donc pas reçu, comme les bébés qui sortent des choux, un nom à sa naissance. C'est un enfant trouvé. Son nom a poussé avec lui, au petit bonheur, en passant par bien des avatars, et, finalement, a prie cette forme drôle, qui ressemble à un éternuement de chat : Pitoutchi quand il est sage, Petoutchte quand on le gronde.
Pitoutchi est né de parents inconnus, à Oud­Stuyvekenskerke, au confluent du Zwartenloop et du Reigersvliet.
Un soir, par un temps de chien — un temps à ne pas mettre un chat dehors, — je me promenais dans le bourbier des tranchées. En passant devant un abri, j'entends un concert lamentable de « Miaou!! Miâoû !! Miâoû ! » J'écarte la loque d'entrée.
— Eh bien ! les anciens, dis-je en m'adressant à une rangée de pieds crottés, ça boulotte?
— Eh ! oui, tiens... Seulement, il y a de l'eau dans l'abri... Ah ! Monsieur le Bourgmestre ! Bonsoir.
— Vous avez des chats?
— Oh ! c'est des jeunes. Ils vont crever, la mère a été tuée.
Miâoû ! Miâoû ! Miâoû !
— On peut voir?
Après des reptations compliquées, j'arrive au fond de l'antre. On enlève un bout de sac qui couvre un panier : au fond, dans la paille, huit petites choses bariolées qui gigotent, avec des bouts de pattes roses, huit petites queues sans poils, huit paires d'yeux ronds aux paupières blanches fermées huit bouches sans dents, grandes ouvertes, qui hurlent, tettent dans le vide, cherchant la mamelle.
Des orphelins! Pauvres vies frêles !... Un chat — l'amour divin mis à part — n'est-ce pas presque autant qu'un homme ici, dans l'abjection de la tranchée qui égalise les êtres?
Miâoû ! Miâoû !... « Ils vont crever... » C'est à fendre l'âme.
— Donnez-les-moi.
Le présent est vite accordé ; et je m'en vais, ma famille sous le bras, cahincahan, vers mon abri.
— Qu'est-ce que vous rapportez là? s'exclame Hanquet en m'entendant rentrer avec mon panier de hurlements.
Je cours au téléphone.
— Allô ! le 1- 3 A , état-major... Allô ! le cuisinier... Allô ! vous avez du lait?
— Du lait?... presque plus.
— Faites-en prendre par un cycliste. Je vous le paierai tout ce que vous voudrez, mais il me faut absolument un litre de lait frais ce soir avec le ravitaillement.
— Tiens... Bien, mon capitaine, ce sera fait.
On installe la nichée près du feu, dans un chandail. La chaleur les calme un peu. Hanquet n'en revient pas, de voir leur grouillement maladroit, et toutes ces petites grilles qui pétrissent les ventres, en quête d'une tétine.
Ah voici le ravitaillement ! Le lait ! Une belle bouteille de lait chaud ! J'ai confectionné un biberon de guerre : une paille dans le bouchon d'une bouteille. Nous allons voir ça...
Quelle opération, bon Dieu ! Ces jeunes gredins ne prétendent pas mordre à ma paille : « Ce n'est pas ça »! ont-ils l'air de dire : ils bavent, recrachent le lait, qui dégouline sur leurs pattes, et jettent des cris de putois. Il faut leur tenir la bouche ouverte, leur introduire de force le liquide dans le goulot, maintenir la tête en l'air jusqu'à ce que cela ait passé. Cela dure une grosse demi-heure pour faire le tour ; et alors on recommence, en les numérotant pour ne pas se tromper. Heureusement qu'il fait calme sur le front !
Quelle nuit, mes frères ! Un assourdissant charivari de millott déchirants et d'appels de détresse.
Toutes les deux heures, il fallait procéder au laborieux allaitement, casser du bois pour entretenir le feu, intervenir chaque fois qu'un des mioches étouffait, écrasé par les autres. Puis la maladie se déclara dans la famille : une répugnante diarrhée qui transforma bientôt le tout en un hideux cloaque verdâtre.
Au matin, il y avait deux cadavres.
— Je crois que je n'ai pas la bonne manière, dis-je à Hanquet : il faudrait un livre.
Les jours suivants les décès se succédèrent : mea enfants dépérissaient à vue d'oeil, n'ayant même plus la force de miauler ; chaque jour, l'un ou l'autre était expédié dans l'eau, devant l'abri.
Un seul tenait bon : un joli petit blanc tacheté de gris. Celui-là avait ouvert un œil dès le premier jour : un petit oeil rigolo au milieu d'une grosse tache grise, un œil qui vous regardait, plein d'un sourire intérieur, et qui disait : « Ça va ! » Il laissait crier les autres, l'air de dire : Vous en faites pas ! », observait l'arrivée du biberon, et dès qu'il approchait ouvrait de lui-même la bouche, avalant goulûment le liquide précieux ; puis pour ne rien perdre, il tirait un amour de petite langue veloutée qui pour léchait longtemps jusqu'au moindre poil, avec un clibaernent de son œil ouvert, affirmait : Bon, ça ! »
— Gui-là, c'est un malin ! disait Hanquet.
Je te crois, c'était Pitoutchi !
Au bout d'une semaine, Pitoutchi restait seul survivant de ma nombreuse famille. Ce jour-là, son second oeil s'ouvrit — dans du blanc, cette fois — et rien n'était si comique que ces deux yeux dépareillés, étonnés de se trouver ensemble, et qui avaient toujours l'air de se chamailler, l'un disant oui et l'autre non, affaire de plaisanter.
Et voilà ! A force de boire du lait, et de ne pas s'en faire, et de partager mon lit, blotti avec moi sous la couverture, i'itoutchi a vécu, a grandi, est devenu un vrai chat — du moins selon Papparezee. Quand je dis qu'il a grandi, c'est d'ailleurs tout relatif : il est resté malingre, sa taille, du museau à la queue, n'a jamais dépassé vingt-six centimètres. Mais je veux dire qu'il a grandi en âge, et surtout en sagesse.
Car Pitoutchi est un sage, malgré son air luron. Il a sur les hommes et les choses des idées nettes qu'il a groupées en un système logique. Dans une des longues conversations que nous avons parfois ensemble, il m'a fait part de sa philosophie. Voici :
Le monde est composé de deux parties. Il y a d'abord l'abri, où il fait toujours bon, où il y a beaucoup de choses agréables et presque pas d'eau, Séjour bienheureux où se tient le Maître ; et à côté le poste, qui sert à se reposer quand il n'y a rien à faire, en regardant au loin dans l'univers. Et puis il y a tout le reste, le grand cosmos peu sûr, où il y a de l'eau en masse, et de la boue, et des êtres ennemis, qui tirent les chats par la queue et les font cuire dans leurs gamelles.
Tout cela, le monde bon surtout, ne s'est pas fait tout seul. Ce n'est pas lui, Pitoutchi non plus, qui a fait ce bon abri : il est bien trop petit pour cela. Donc c'est le Maître : il l'a vu d'ailleurs dernièrement construire sur l'abri un nouveau ciel de ses bras puissants.
Il n'y a qu'un seul Maître, qui est le centre du monde : c'est un être fort et bon, qui a le pouvoir d'ouvrir et de fermer la porte, de faire le chaud en évoquant le feu, par une influence surnaturelle, de faire apparaître la nourriture quand il lui plaît, et qui commande aux éléments. C'est lui qui donne à Pitoutchi les choses bonnes à manger, qui le tient chaud la nuit, qui a la bonne façon de le caresser sous le menton et le long du dos, quand cela gratte : c'est d'ailleurs pour cela que le Maître a aux doigts de beaux grands ongles tout noirs.
Quand le Maître dit : Pitoutchi-!.., c'est que Pitoutchi marche dans le droit chemin. Quand il dit : Petoutch ! cela signifie qu'il a commis quelque faute. L'expérience lui a appris cela. Et cela lui permet de faire, d'une façon certaine, la distinction entre le bien et le mal.
Il y a bien d'autres hommes, il est vrai, qui ont extérieurement quelque analogie avec le Maître : il y a d'abord Hanquet, qui jouit du privilège de partager sa demeure ; mais il est moins puissant et il n'agit que par la volonté du Maître : c'est l'archange qui prépare le feu, les aliments, le lit, et exécute les ordres du tout-puissant.
Et puis il y a les autres, ceux qui se tiennent dans le monde extérieur. Mais ceux-là, ce sont les méchants, dont il faut se garder comme du basilic, et qui ne deviennent bons que quand le Maître leur permet de caresser Pitoutchi.
Et voilà ! N'est-ce pas clair?
Un jour pourtant, la synthèse cosmique de Pitout­chi a paru se trouver en défaut.
Le Maître avait quitté son séjour pour aller parcourir le grand univers. Pitoutchi, très inquiet, l'avait suivi sans rien dire, en trottinant, tout le long de la passerelle, sur ses pantoufles de velours. Alors on était arrivé à Peau ; et Pitoutchi, qui ne sait pas nager, s'était mis à miauler avec un accent de si profond désespoir, que le Maître l'avait pris avec lui, sur son épaule.
Et on avait traversé des pays immenses, sans eau, plantés de hautes herbes, où Pitoutchi disparaissait tout entier, jouant à cache-cache, gambadant comme un fou. Quel plaisir il avait eu là !
Et puis on était entré dans une vaste demeure où il y avait beaucoup d'hommes bons, comme le Maître, qui lui avaient donné tellement à manger que son petit ventre était devenu comme une grosse boule toute dure.
Donc il y avait d'autres endroits heureux que le séjour du Maître? Cela le chipotait, Pitoutchi : depuis ce jour, le doute était entré dans son âme, et il me regardait souvent avec un air inquiet, tantôt d'un œil, tantôt de l'autre, pour montrer que son âme était partagée.
Et un tour, torturé de questions, travaillé de désirs, il était sorti, seul, dans les ténèbres extérieures, pour éclaircir le mystère. Le pauvre ! A minuit, il était revenu, poussant des miaoiù ! de détresse, trempé, crotté, puant, les poils collés, la queue comme un bâton... On lui avait jeté des pierres ; un gros chien, aux crocs terribles, l'avait poursuivi, et il n'avait trouvé son salut que sous une passerelle, dans l'eau.
Puis, en passant devant un abri, il avait vu des hommes noirs tourner dans une gamelle d'où sortait — c'est très certain — une odeur de chat cuit. Quelle terreur il avait eue ! Alors il avait pris la fuite, éperdument, ne songeant plus qu'à rentrer. Et voilà ! Il s'était égaré, et avait mis des heures à retrouver son chemin, à cause de toutes ces odeurs de chiens et de soldats, et avait failli se noyer, dans sa hâte de retrouver le bon logis chaud — chez le Maître.
Jusqu'au matin il avait pensé, profondément, en séchant sa fourrure. Et enfin, ayant maintenant la pleine expérience de la vie, il était arrivé à cette conclusion : « Là est le bon où est le Maitre. Une chose importe donc avant tout : rester dans l'amitié du Maître, garder le trésor de sa société ; le reste vient alors par surcroît.
Cela bien établi, Pitoutchi s'était remis à ronronner avec un entrain qui témoignait de la paix de son coeur.
Et depuis lors, âme exempte de troubles, il coule une vie heureuse, sûr de lui-même et des événements.
AH Monsieur Bergson, que toute votre philosophie est donc pauvre devant la sereine sagesse de Pitoutchi!
Pitoutchi sait qu'il me doit l'être et la vie, et toutes les grâces qui y sont rattachées : le calme sourire de son regard doré me dit qu'il comprend cela.
Je suis sa mère. Mieux que cela : je suis son domicile. Sa chambre à coucher, c'est mon cou : il ne sait pas dormir ailleurs : dès que je suis couché, il s'enroule sur ma gorge comme un chaud boa, qui m'endort de son confortable ronron. Nous partageons nos puces, nous partageons nos rêves, en nous soufflant mutuellement dans le nez. Parfois je me réveille la moustache toute gluante, tellement il l'a léchée de sa langue râpeuse.
Le jour, il se tient sur mon épaule : la droite, qui, parait-il, est un peu plus haute que l'autre. Quand vient l'heure du dîner, c'est là son poste d'observation. Il suit du regard le voyage de chaque morceau, de l'assiette à ma bouche : « Pas pour moi, celui-ci? » demande-t-il. Alors je lui choisis le meilleur : « Pitoutchi ! »... et en un tour de patte il est escamoté. Quand cela tarde trop, il me donne une tape sur la joue ou mord dans ma moustache avec un reproche : « Eh bien ! goulu, je suis là, tu sais.
Les souris ne l'intéressent guère. Il y en a tant, d'ailleurs : ce sont des petites bêtes pour s'amuser. Les prendre, c'est mon affaire : il ne les mange que quand je les lui donne. N'avais-je pas dit que Pitoutchi n'est pas un chat? Parfois il joue au loup avec une des victimes : alors il gronde d'une voix terrible, sort ses griffes et ses crocs, prend des attitudes féroces, et dévore la bestiole en faisant craquer les os ; puis il me regarde en léchant ses babines toutes rouges, avec un air de dire : « Tu vois que je sais aussi être méchant, quand je veux !
Il me suit comme un petit chien. Je ne puis faire deux pas qu'il ne soit à mes trousses. Il m'accompagne dans toutes mes expéditions. Quand je mets mes grands bottes, il sali qu'on ira dans Peau, et qu'il s'agit de monter sur mon épaule. Quand je l'oublie, il pousse des cris si déchirants que je suis obligé de revenir.
Tandis que j'observe, il fait sa gymnastique dans les combles et cabriole autour de moi. Parfois il vient se planter juste devant mes jumelles, essayant de me voir par l'autre « Petoutch I — Il tourne le dos, exhibe l'espèce de pain à cacheter qu'il a sous la queue... Vilain I Je souffle dedans. Alors, froissé, il saute sur moi, me donne une petite gifle et boude sur mon épaule en m'observant du coin de la fente verte de son oeil.
Nous avons là de longs entretiens quand je prie ïl fait aussi son oraison : rosaires de ronronnements sans cesse recommencés.
Pitoutchi vient à la Messe avec moi, mais cela n'a pas été facile de lui apprendre à y être sérieux. Que voulez-vous? Il n'a pas été au catéchisme, Pitoutchi... Après la guerre on verra. Alors, tous ces gestes, et ce servant immobile, et cette sonnette, tout cela l'intrigue. Et puis il y a surtout cette aube à dentelle qui l'excite, avec tous ces petits frétillements qu'elle se donne à chaque mouvement de l'aumônier, comme pour jouer... Cela, c'est une irrésistible tentation : alors Pitoutchi se précipite, comme une balle en caoutchouc, dans la dentelle, se bat avec les fleurs, grimpe dans les plis mobiles. Un jour, en pleine Messe, il est monté, d'un trait, jusque dans le dos de l'aumônier, sous la chasuble, et là, les griffes prises dans le cordon, il s'est mis à gigoter comme une carpe, et ç'a été toute une scène que de l'extraire de ce filet. C'est le bon Dieu qui a dû rire à cette Messe ! Heureusement qu'Il est bon et qu'Il connaît Pitoutchi. Ne doit-il pas nous pardonner bien plus, à nous, connaissant notre coeur?
Au reste, moi aussi je lui pardonne tout, à mon Pitoutchi ; je dois lui pardonner : il m'a sauvé la vie ! Oui, sauvé la vie, sur le champ de bataille, par une action d'éclat... Vous ne me croyez pas? Écoutez :
Il y a quelque temps de cela. J'étais fort intrigué, depuis trois jours, par une levée de terre qu'ils construisaient, en face, dans le Bosquet de la ferme !. Je décidai d'aller voir cela de près.
La nuit, après la Messe, je mis mes bottes ; ce que voyant, Pitoutchi monta aussitôt sur mon épaule : et nous voilà partis. J'avançai sans encombre jusqu'aux fils de fer boches ; sous le réseau, un grand trou d'obus offrait un abri sûr ; je m'y tapis en attendant le jour, et Pitoutchi près de moi.
Le matin, je regarde : c'est une tranchée qu'ils élèvent, d'équerre avec d'autres tranchées cachées dans les buissons. Oh ! oh ! ceci est intéressant. Je me mets en devoir d'en prendre un croquis : trente mètres seulement me séparent de l'ouvrage.
J'entends des voix. Soudain des têtes surgissent, des bras, qui font des gestes de mon côté : « Da! In den Eisendrâhten. , — « Là ! dans les fils de fer ! » — Vite, je rentre la tête... Ils m'ont vu! Je coule un regard entre les herbes. Horreur ! Trois Allemands s'avancent en rampant, baïonnette au canon ! Je n'ai pas d'armes... Que faire? Si j'attends, mon sort est clair ; si j'essaie de fuir, je serai abattu aussitôt. Et puis, il y a ces fils de fer... « Er ist diesem Loche. » — « Il est dans ce trou ! » dit une voix rude. Je me sens perdu, je murmure : « Jésus »!.. Pitoutchi dresse l'oreille : il croit que c'est le signal pour jouer. Il saute du trou, fait trois cabrioles, puis grimpe, de tous ses nerfs, le long d'un piquet. Clac! une balle m'assourdit. Pitoutchi, terrifié, dégringole sur moi, en faisant Tch !... Tch !... les yeux ronds d'épouvante, hérissé comme une châtaigne. Et en même temps j'entends du côté des Boches un large éclat de rire : « Es ist eine Katze! » — « C'est un chat ! » fait une voix gutturale. « Grosse bête ! poursuit le Boche, secoué d'un hoquet, prendre un chat pour un homme !...
La patrouille rentre, poursuivie déjà par les balles qui partent de nos postes. Sauvé!
Voua voyez d'ici le festin que l'on fit à Pitoutchi ce soir-là
Le lendemain, je le proposai pour une décoration, avec la citation suivante : Pitoutchi, 3e régiment d'artillerie, poilu d'une grande bravoure au feu, d'une rare endurance et d'un remarquable esprit d'àpropos. A fait preuve, au cours de la campagne, des plus belles qualités militaires. Voyant son capitaine en danger, n'a pas hésité à s'exposer à sa place, attirant courageusement sur sa personne le feu ennemi, et a déjoué la manoeuvre de l'adversaire en lui faisant prendre le susdit officier pour un chat. Au front depuis sa naissance. »
La proposition est demeurée sans suite : la jalousie des états-majors ! Je voudrais bien voir, moi, l'officier d'état-major qui a mérité autant que Pitoutchi n'importe laquelle de ses décorations
Les amours d'ici-bas ne durent qu'un printemps — hélas ! — et le nôtre eut son terme. Le jour où nous avons quitté tout de bon notre ermitage, Pitoutchi nous a suivis jusqu'à La Panne : et on l'a installé, Gomme un chat civilisé, dans le confort et l'abondance. Cela a été très bien pendant deux jours : il trouvait cela très amusant, de dormir dans un lit, de ronronner à une fenêtre et de se promener avec moi sur la plage, de plus en plus confirmé dans la vérité de son principe « Là est le bon où est le Maître.
Mais voilà que le deuxième jour le colonel commanda une revue pour le lendemain. Je devais défiler, comme adjoint du major. Impossible de prendre Pitoutchi : je le confiai à Hanquet, qui fut de ce fait exempté d'inspection.
Hélas ! Après la revue, il vint me trouver en pleurant :
— Il est parti, mon capitaine, sens doute pour vous chercher... Je n'ai pas pu le retrouver.
On fit des recherches toute la journée. Peine perdue. Mais le soir, comme je demandais aux hommes des nouvelles de la bouffe, un gros Flamand dit, en montrant toutes ses dents : On a mangé quelque chose de bon, mon capitaine : du lapin... Du lapin qui fait miaoû I » ajouta-t-il avec un gros sourire.
Mon Dieu! c'était peut-être Pitoutchi!...
Pauvre Pitoutchi!

Martial Lekeux

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